Révélations sur Cesar Chavez : le mouvement syndical doit prendre ses responsabilités sur les violences sexuelles

Publié le par Baptiste, Laura pour Ana Avendaño

Au mois de mars 2026, des révélations ont ébranlé le monde syndical aux États-Unis et au-delà : César Chavez, véritable héros de la classe ouvrière depuis les luttes emblématiques qu’il avait menées à la tête du syndicat United Farm Workers et qui ont permis des avancées majeures pour les ouvriers et ouvrières agricoles immigrées dans les années 1970, a commis des dizaines de viols et d’agressions sexuelles dont certaines sur des mineures [1]. Dolores Huerta (en photo), l’une des dirigeantes principales du mouvement, a notamment témoigné des relations sexuelles que le militant lui a imposées.

Ana Avendaño, juriste et militante syndicale, autrice d’un livre sur les violences sexuelles commises dans les syndicats, repart de ce cas emblématique pour questionner le fonctionnement actuel des syndicats et leur rôle dans le maintien d’un système masculin qui perpétue les violences sexuelles [2]. Elle propose également des pistes pour débarrasser le mouvement ouvrier de sa gangue patriarcale, à partir d’expérimentations menées dans différents syndicats. Ses réflexions sont ancrées aux États-Unis mais le contexte décrit est largement généralisable, et les propositions qu’elle avance fournissent une base de discussion, y compris pour les syndicats d’autres pays.

Si un homme commet des violences sexuelles au sein du syndicat, en particulier lorsque c’est un dirigeant, c’est que l’organisation syndicale le permet, notamment en perpétuant des figures d’« hommes providentiels ». Attelons-nous à combattre les violences sexistes et sexuelles au sein de nos organisations syndicales, pas seulement par la réaction face à des révélations, mais bien par la conscientisation collective que ces violences s’inscrivent dans un système contre lequel nous luttons et que nous voulons transformer, comme le système capitaliste.

Cesar Chavez, un révélateur

Cesar Chavez a agressé et violé des femmes et des filles pendant qu’il faisait du syndicat United Farm Workers (UFW) l’une des organisations les plus importantes et appréciées du mouvement ouvrier états-unien. Les témoignages relatant ses agissements sont déchirants et révoltants. Le mouvement ouvrier a eu, dans son histoire, une capacité ambiguë à prendre en compte les questions de harcèlement sexuel [3]. En dehors de quelques exceptions, les organisations ouvrières sont restées au mieux spectatrices, au pire complices des violences sexuelles, en particulier dans les secteurs les plus masculins, où elles sont les plus généralisées. Les réflexes masculinistes de loyauté aveugle, de silenciation, de réduction du sujet à des individus (comme avec Chavez), et la volonté de préserver l’organisation, ont laissé les militantes syndicales abandonnées à leur propre sort en matière de violences sexistes et sexuelles : elles ont dû affronter seules le discrédit et la honte qui survient quand on dénonce les faits commis par un camarade ou, pire, un dirigeant.

À la suite de #MeToo, les syndicats ont fait des déclarations, mis en place des commissions, écrit des rapports, adoptés des codes de conduite et lancé des formations visant à assumer leurs responsabilités.

Les syndicats réagissent aux révélations sur Chavez exactement de la même manière qu’ils avaient réagi il y a sept ans : des communiqués qui expriment leur stupeur et leur tristesse, et leur soutien aux victimes. On n’est pas loin des politiciens qui envoient « toutes leurs pensées » aux victimes d’une crise… Les mesures engagées par les syndicats depuis #MeToo n’ont permis d’avancer que très peu, voire pas du tout, vers le démantèlement du cadre patriarcal qui permet la persistance des violences sexuelles au sein du mouvement ouvrier. Elles ont encore moins permis de soutenir les survivantes de ces agressions et viols, lâchées par leur syndicat.

Le problème ne s’arrête pas aux frontières des États-Unis. Regardons par exemple ce qu’ont dû subir les femmes de la fédération internationale des ouvriers du transport (International Transport Federation – ITF). L’ITF représente 16 millions de travailleurs et de travailleuses dans 149 pays, et son secrétaire général, Steve Cotton, est accusé de harcèlement sexuel et de brimades sexistes commis durant une dizaine d’années. Un rapport indépendant, commandé par l’ITF elle-même, décrit la fédération comme « un boy’s club masculin, sexiste et patriarcal ». Une enquête menée par les salarié⋅es de l’ITF a montré que près de la moitié des femmes interrogées avaient subi ou ont été témoin de harcèlement, et que seulement 5 % de celles qui l’avaient signalé étaient satisfaites du traitement de leur signalement. Au moins 15 femmes ont quitté l’ITF dans des circonstances suspectes et plusieurs d’entre elles ont dû signer un accord de confidentialité. Malgré tout ça, Cotton a conservé son poste et l’organisation organise, encore, une nouvelle commission pour mener encore une nouvelle enquête.

L’heure de rendre des comptes a sonné depuis longtemps

La réputation de Chavez, qui était devenu un quasi-saint de la classe ouvrière, est désormais détruite pour toujours – mais le syndicat n’a pas à l’être aussi. Pour le bien des travailleurs et travailleuses agricoles, qui méritent de meilleures conditions de travail, l’UFW doit prendre un tournant et engager des transformations drastiques pour recouvrer son intégrité et retrouver ses repères.

Et ce ne sera pas suffisant. C’est le mouvement syndical tout entier qui doit réellement prendre ses responsabilités. En premier lieu, les syndicats doivent rompre toutes les clauses de confidentialités qui lient leur salarié⋅es actuel⋅es et passé⋅es pour couvrir des faits de harcèlement, agressions, viols, ou attitudes sexistes. De telles clauses perpétuent le harcèlement sexuel en empêchant les travailleuses d’échanger à propos du harcèlement au travail : ainsi, les stratégies récurrentes de harcèlement ne sont pas identifiées et les agresseurs peuvent se déplacer d’une organisation à l’autre. Elles forcent les survivantes à revivre leur silenciation à chaque fois qu’elles seraient tentées de raconter leur histoire. Et, peut-être plus grave encore, elles inculquent aux adhérent⋅es et aux salarié⋅es la vraie hiérarchie des valeurs du syndicat : la réputation des dirigeants passe devant la sécurité des travailleurs et des travailleuses.

Les clauses de confidentialité restreignent également les droits fondamentaux des salarié⋅es. Comme l’a jugé récemment le National Labor Relations Board [agence chargée du respect du droit syndical], les clauses de confidentialité et de non-dépréciation signées lors d’une rupture conventionnelle tendent à « interférer, restreindre ou contraindre l’exercice des droits », notamment le droit d’engager des actions collectives ou de recourir à un arbitrage légal [4].

Plusieurs syndicats ont pris position contre le recours aux clauses de confidentialité dans les cas de harcèlement ou discrimination au travail. Le syndicat du site d’info Daily Beast a gagné un accord d’entreprise qui interdit l’introduction de telles clauses dans les cas de harcèlement ou de discrimination, accord qui fait désormais référence dans le secteur des médias. Le syndicat du New Yorker a à son tour gagné sur ce point lors de la signature de son premier accord collectif.

Pour autant, les syndicats, lorsqu’ils sont employeurs, continuent d’utiliser régulièrement de telles clauses. Si ce n’est pas pour une autre raison, ils devraient au moins cesser de recourir à un dispositif qui est en violation avec le droit du travail.

Casser toutes les clauses de confidentialité, cela signifie avertir toute personne qui a dû en signer une, mais aussi le public, que le syndicat ne fera respecter aucun accord relatif à la non-divulgation de faits de harcèlement sexuel ou de mauvaise conduite par des dirigeant⋅es ou des salarié⋅es et que le syndicat n’engagera aucune procédure contre les personnes qui parleront de leur expérience. La libération de leurs clauses de confidentialité était l’une des demandes des femmes de l’ITF depuis le début de leur campagne pour que Steve Cotton réponde de ses actes. Comme toutes les autres militantes qui ont été silenciées, elles ont le droit d’être entendues.

Écouter les survivantes

Dès lors que les survivantes auront gagné la liberté de parole, il faudra une structure pour les entendre. Une option à considérer sérieusement est celle des démarches de vérité et réconciliation adoptées par des pays et des communautés touchées par des blessures que les institutions ne peuvent pas prendre en charge. Les commissions vérité et réconciliation ne cherchent pas à punir des individus, elles se focalisent sur les survivantes, construisent un récit partagé et tiennent les institutions pour responsables des cultures et des structures qui ont permis les violences.

En Afrique du Sud, la commission Vérité et réconciliation a mis la lumière sur les violences de l’apartheid et a conduit à des réformes en matière de politique publique, de gouvernance et de politiques mémorielles. Au Canada, l’enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a documenté le racisme systémique et la violence de genre, a appuyé des changements politiques structurels notamment en matière de santé et de subventions pour des programmes conduits par des autochtones. Ces processus n’éliminent pas les blessures du jour au lendemain, mais ils les mettent sur le devant de la scène et compliquent la complaisance institutionnelle.

Quand les syndicats se saisissent déjà des violences sexistes et sexuelles

Le mouvement syndical a la capacité de mettre en œuvre de telles démarches sur le travail. Quelques syndicats le font déjà : l’un des syndicats que j’ai rencontré pour mon livre La solidarité trahie, le syndicat du nettoyage de Los Angeles (United Service Workers West) a eu recours à toute une palette d’outils pour transformer la culture professionnelle du secteur et du syndicat, vers l’élimination des violences sexuelles au travail. Toute son activité est dirigée par les travailleurs et les travailleuses, et prend en compte les traumas pour permettre aux survivantes de recevoir du soutien voire de former à leur tour. Le syndicat a développé une méthode de décision et de formation par les pairs, qui place les travailleurs et les travailleuses au centre, basée sur les méthodes d’éducation populaire du pédagogue brésilien Paulo Freire. Cette méthodologie tenant compte des traumatismes repose sur une éducation horizontale, avec des formateur⋅ices (appelé⋅es promotoras, elles et eux-même des salarié⋅es du secteur) qui se déplacent sur les lieux de travail pour partager leurs connaissances et leurs ressources avec d’autres salarié⋅es qui pourront poursuivre le travail sur le terrain. Le syndicat s’est inspiré de l’expérience des médecin et soignant⋅es engagées dans la justice sociale qui avaient formé des membres de différentes communautés pour promouvoir de bonnes pratiques en matière de santé à l’intérieur de ces communautés, en Californie du Sud. Le syndicat a inscrit cette pratique dans la loi en 2019, avec le California Janitor Survivor Empowerment Act qui impose que les formations sur la prévention du harcèlement sexuel soient données par des salarié⋅es du nettoyage, aux frais de l’employeur.

Le syndicat a également ouvert le centre Ya Basta !, qui offre aux promotoras un espace pour rencontrer les salarié⋅es, les former sur leurs droits, les aider à gagner du pouvoir collectif et former toute la profession à affronter le harcèlement sexuel au travail jusqu’à son élimination.

Les étudiant·es-chercheur·es ont créé un syndicat pour répondre au harcèlement sexuel sur les campus. Leur lieu de travail tombe sous le coup de dispositions légales particulièrement rigides qui concentrent tout le pouvoir aux main de leur employeur (l’Université). Les étudiant⋅es salarié⋅es ont gagné un accord collectif qui leur donne voix au chapitre et un vrai rôle dans la mise en œuvre du soutien aux survivantes.

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Le mouvement syndical a le pouvoir de changer les choses. Ce qui a manqué historiquement, c’est la volonté de mettre en place les mesures permettant de changer le système qui permet et perpétue le harcèlement. Les communiqués, c’est le plancher. Mais nous visons le plafond : un mouvement qui fonctionne selon les valeurs qu’il promeut, où les femmes qui prennent la parole sont honorées plutôt que silenciées, et où "la cause" ne devient pas un bouclier d’immunité pour ceux qui prétendent la défendre.


[1Pour une présentation de Chavez en français, lire cet article de Dan La Botz publié après la publication de l’enquête du New York Times sur les violences sexuelles – en ligne.

[2Traduction de Ana Avendaño, « Cesar Chavez Revelations Show It’s Time for Truth and Reconciliation in the Labor Movement », In These Times, 7 avril 2026 en ligne.

[3Lire un précédent article d’Ana Avendaño, « #MeToo Inside the Labor Movement », New Labor Forum, 2019, en ligne.

[4Le texte fait référence à la section 7 du National Labor Relations Act, qui définit les droits syndicaux de base des salarié⋅es des entreprises dépourvues de présence syndicale. L’un de ces droits est de formuler des réclamations collectives (concerted activities) pour faire valoir leurs droits. La décision évoquée (McClaren Macomb, 2023) statue que les clauses de confidentialité sont une entrave à ce droit fondamental de discuter des problématiques de travail avec ses collègues, ainsi qu’au droit fondamental de signaler des entraves aux droits fondamentaux auprès du NLRB.