Faire confédération dans les territoires
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Chaque année, dans le privé, des négociations doivent avoir lieu : les négociations annuelles obligatoires (NAO). Ces négociations sont l’occasion pour les syndicats de revendiquer… mais ne gagner que trop rarement. En octobre 2025, la CGT a mis sur son site internet un article pédagogique sur ces NAO et le rôle de l’union départementale (UD) et de l’union locale (UL) comme appuis au syndicat dans la construction du rapport de force pour la hausse des salaires.
Nous relayons cet article pour qu’il circule et soit approprié dans les syndicats et structures syndicales territoriales : il sera ainsi un appui à une meilleure coordination des luttes au niveau local. Cependant, si cet article va dans le bon sens, nous en commentons aussi certaines limites, qui révèlent à nos yeux des faiblesses de notre syndicalisme actuel.
En voici quelques extraits :
Salaires : 9 raisons de contacter l’Union Départementale (UD) et l’Union Locale (UL) CGT
Pour gagner des augmentations générales de salaire, souvent pendant les périodes des NAO (négociations annuelles obligatoires), le syndicat peut avoir besoin d’être aidé par les structures de la CGT. […]
Voici 9 raisons de les contacter :
Les employeurs ont des stratégies très élaborées, il faut que nous améliorions les nôtres. L’objectif de la CGT est de s’appuyer sur la force du nombre, donc sur le plus de salarié⋅es. Notre nombre est une force. L’unité peut avoir une utilité. Il faut de la méthode pour s’organiser, peser dans le “rapport de force”, pour gagner des avancées.
Négocier c’est d’abord anticiper
1. L’UD et l’UL peuvent m’aider à anticiper les négociations, à identifier les points d’appui dans la négociation et la mobilisation.
2. L’UD et l’UL peuvent me former sur la négociation collective et plus spécifiquement sur les NAO, mais aussi sur la fiche de paie par exemple en organisant des journées d’étude sur ce thème.
3. L’UD et l’UL peuvent m’aider en apportant une aide juridique à la négociation : le droit du travail est le moins connu par les salarié⋅es, et pourtant il régit leurs vies au quotidien. […]
4. S’il n’existe pas de syndicat départemental avec des sections syndicales d’entreprise, l’UD et l’UL peuvent organiser des rencontres entre syndicats ou sections syndicales d’un même territoire pour qu’elles partagent leur expérience sur les négociations, l’organisation de réunions des salarié⋅es (animation, outils à disposition). Ces rencontres peuvent aussi permettre de partager des informations sur les négociations en cours entre entreprises donneuses d’ordre et sous-traitantes. […].
5. […] L’UD et l’UL peuvent aussi organiser la solidarité militante en sollicitant des syndiqué⋅es CGT pour venir en aide aux syndicats et sections notamment dans le cadre de leurs tractages, piquets de grève, manifestations, etc. avec une attention particulière pour qu’il n’y ait pas plus de militant⋅es CGT extérieur⋅es à l’entreprise que de nombre de salarié⋅es de l’entreprise en grève. […]
Un texte au conditionnel
On note immédiatement que les rôles de l’UD et de l’UL sont décrits au conditionnel. Ces structures « peuvent » aider, informer, former, être utiles, organiser des rencontres entre plusieurs syndicats ou sections d’un même territoire, etc. On a le choix : elles peuvent le faire, mais si le syndicat estime qu’il n’en a pas besoin pour ses NAO, ses négociations, ses revendications, alors il se passera très bien de son UL et de son UD. L’article entretient ainsi (involontairement) une posture de consommation : on ne va vers l’interpro que lorsqu’on en a besoin.
Cet usage du conditionnel illustre une réalité : l’enfermement des équipes syndicales dans l’entreprise et le lieu de travail. Les structures territoriales interprofessionnelles se voient attribuer un rôle de palliatif ou de béquille du syndicalisme : c’est si le syndicat professionnel ne se suffit pas à lui-même, qu’il peut être intéressant de s’adresser à elles…
Faire appel à l’UD ou à l’UL pour préparer et construire une lutte n’est absolument pas un réflexe naturel, ce n’est pas considéré comme une étape incontournable du combat syndical. L’UD ou l’UL ne fait pas forcément partie du paysage syndical, des structures auxquelles ont pense comme un appui. Ce qui conduit à ces situations beaucoup trop courantes où l’UL n’est appelée à la rescousse que pour agiter des drapeaux sur le piquet de grève une fois que celle-ci à commencé ou, pire, où l’UL découvre la grève dans la presse locale ; ou bien quand l’UL n’a même pas été tenue au courant des NAO ou accords signés par les sections syndicales de son périmètre.
Ces constats sont sans doute ce qui a motivé l’écriture de ce tuto mis en ligne sur le site de la CGT, mais le chemin est encore long avant d’arriver à ancrer dans les pratiques syndicales (donc dans la conscience des militant⋅es) que l’interpro n’est pas la cerise sur le gâteau, mais l’échelon quotidien de la pratique syndicale locale.
Les thèmes et les revendications qui illustrent cette importance de l’UL et de l’UD dans la construction d’un rapport de forces local (un territoire, mais aussi dans une entreprise ou un lieu de travail) sont nombreux. Par exemple, dans le secteur privé, il y a les NAO. Mais ce pourrait être aussi des sujets qui n’entrent pas forcément dans le cadre légal des NAO. Ni sur les territoires, ni encore moins au niveau national pour chaque fédération, il n’y a de démarches qui auraient comme objectifs de définir une plate-forme revendicative commune à toutes les sections d’une même organisation syndicale et qui sera défendue lors des négociations dans les entreprises et lieux de travail.
Une telle démarche intégrée et devenue partie intégrante d’une pratique syndicale permettrait de véritablement coordonner et donc de préparer/planifier des luttes sur les lieux de travail. On soumet ci-dessous quelques idées à ce sujet. Il est néanmoins certain que des initiatives se rapprochant de cette idée existent. Mais elles ne sont pas systématisées dans les organisations syndicales de lutte en France.
Intégrer cette démarche comme une pratique syndicale normale d’un syndicat ou un section syndicale est un puissant moyen pour :
– combattre l’enfermement dans l’entreprise,
– faire entrer la sous-traitance dans le champ des revendications et la lutte,
– entretenir la culture de débats au moins parmi les personnes militantes,
– faciliter l’identification de l’organisation syndicale sur un territoire par le salariat,
– renforcer effectivement le rapport des forces sur le lieu de travail et le constater concrètement,
– renforcer la culture d’organisation et de formation/transmission des savoirs militants entre les équipes syndicales,
– etc.
Confédérer c’est aussi coordonner
Les revendications définies par un syndicat, ou une section, dans une entreprise ou un lieu de travail, doivent bien entendu être construites avec les syndiqué⋅es et les salarié⋅es de l’entreprise. Mais pas seulement. Les revendications portées par la section syndicale auront d’autant plus de force qu’elles auront pris en compte des revendications partagées avec d’autres syndicats et sections du même territoire, ou de la même branche. Sinon, il ne sert à rien d’être un syndicat confédéré.
C’est ce que l’on appelle la coordination des luttes. Celle-ci ne se borne pas à assurer une présence solidaire devant l’entreprise de délégations d’autres syndicats, à fournir du matériel syndical, etc. On doit aussi coordonner les plates-formes revendicatives, pour que le syndicat dans l’entreprise porte des revendications sur des thèmes communs déterminés par l’ensemble de l’organisation syndicale : niveau minimum des hausses de salaires (acceptera-t-on qu’elles soient inférieures à l’inflation ? Exigera-t-on qu’elles soient supérieures ? Devons-nous porter impérativement des revendications sur l’égalité femmes/hommes ?), la précarité (contrats temporaires, temps partiels imposés ou à choix contraint), la sécurité et les conditions de travail, contre l’individualisation des salaires, etc.
Des revendications communes sur un territoire, adaptées à des situations de travail analogues (exemple : les syndicats d’entreprises industrielles, du commerce, de la restauration…), issues d’un débat préalable régulier et coordonné entre les syndicats concernés au niveau d’une UD et avec les UL, annoncées publiquement et défendues sur les lieux de travail, contribueraient à former concrètement une conscience syndicale interprofessionnelle, et à briser l’enfermement de l’activité syndicale dans l’entreprise.
Coordonner c’est aussi planifier
Cela contribuerait aussi à permettre à tous les syndicats et sections, des plus « aguerris » aux plus novices, de mieux organiser leurs luttes et leurs négociations, en les planifiant suffisamment à l’avance. Le partage des stratégies et des tactiques déployées sur les lieux de travail lors de ces luttes prend alors ici toute son importance. Des militant⋅es d’une entreprise ayant plus d’expérience que celles et ceux d’une autre entreprise jouent alors leur rôle fondamental de formation et de transmission d’une culture de lutte et d’organisation. Alors un processus d’accumulation de forces et d’expériences se met en route.
On éviterait ainsi, également, le phénomène des militant⋅es démotivé⋅s et isolé⋅es, qui n’ont pas l’énergie de lancer quoi que ce soit dans leur propre entreprise, d’aller parler à leurs collègues… Car avec des réunions régulières avec d’autres sections du territoire, plus difficile d’arriver en disant « je n’ai rien fait car les collègues n’étaient pas motivé⋅es »… La dynamique des sections actives et combatives pourra infuser celles où la situation est plus délicate, qui trouveront aussi dans des UL/UD renforcées un appui juridique, des conseils militants, etc. Ainsi l’interpro ne sera plus la dernière roue du carrosse (ou, sur un autre style, une obligation presque morale, à remplir en plus du travail syndical sur son lieu de travail – comme le défendent beaucoup de partisans du renforcement du rôle des UL dans la CGT), mais l’échelon évident et quotidien de construction et d’articulation des luttes syndicales sur un territoire.
Des propositions à mettre en œuvre
En effet, si un⋅e militant⋅e en entreprise cherchait à mettre en œuvre ces conseils, iel s’affronterait à un mur dans de trop nombreux cas :
1. Quelles UL ou UD (ou même fédérations) anticipent réellement les négociations, en établissant à l’avance un calendrier des NAO à venir sur leur périmètre pour s’y préparer ?
2. Les formations "fiche de paie" ne sont vraiment pas les plus répandues et sont de qualité variable d’une UL à l’autre, faute notamment de support confédéral bien travaillé pour la donner.
3. Combien d’UL ou d’UD sont réellement capables de fournir rapidement une information juridique fiable aux sections qui le sollicitent ? Les plus gros syndicats font souvent avec les moyens de leur CSE. Pour les autres, s’ils ont de la chance, l’UL aura des réponses, mais les équipes juridiques font plus souvent de l’accueil juridique que du soutien aux bases existantes. Le fait que beaucoup d’UL et d’UD tournent grâce à des militant⋅es de la fonction publique ou des professions à statut (SNCF, etc.), où le droit du travail est soit complètement différent soit moins utilisé, n’aide pas : ces camarades doivent souvent se débrouiller seul⋅es pour apprendre quelques bases et répondre tant bien que mal aux questions de leurs sections.
4. Réunir les équipes syndicales pour échanger sur le travail syndical quotidien et concret est une très bonne idée… rarement mise en œuvre. Ajoutons que même quand un syndicat départemental existe, il reste tout à fait pertinent de réunir ces sections syndicales avec d’autres sections.
5. La solidarité sur le piquet de grève sera d’autant plus facile à mettre en place qu’il y aura eu une fréquentation des militant⋅es en amont, et de la connaissance mutuelle… dans le cadre, donc, de l’interpro.
La formation syndicale des élu⋅es et des délégué⋅es syndicaux et syndicales n’aborde pas cette nécessité impérative ou alors elle ne fait que l’effleurer. En retour, on constate la difficulté réelle, par exemple, à faire remonter les résultats de négociations, les accords signés ou les constats de désaccord.
Le prochain congrès confédéral de la CGT abordera la question des unions locales (leurs moyens, etc.). L’UD et les UL sur un territoire sont les structures de base où « faire confédération » peut prendre un sens réel. La CGT s’est affaiblie depuis une bonne décennie (baisse du nombre d’adhérent⋅es, régression de sa représentativité électorale). Il y a un espoir pour que ce congrès débouche sur des décisions relatives à la nécessité de renforcer les UL, de reconstruire ce maillage de proximité. Cela devra se traduire bien entendu par des mesures sur les moyens (financiers et militants). Mais cela ne suffira pas à convaincre les syndicats. Les fédérations et des UD doivent s’engager dans la mise en œuvre des décisions du congrès confédéral : elles ont une responsabilité majeure dans la construction concrète du « faire confédération ». La mise en place dans les territoires de la préparation et de la coordination du trio revendications/luttes/négociations est une voie incontournable pour réussir.
