Pour organiser les isolé⋅es, un syndicat inter-entreprise à Lorient
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Face à l’inertie des structures de la CGT, désormais profondément inadaptées aux réalités du salariat actuel, des structures innovent et cherchent en tâtonnant des moyens d’organiser plus efficacement les travailleurs et les travailleuses dans toute leur diversité.
L’union locale (UL) de Lorient, dans le Morbihan, a pris à bras-le-corps le sujet des « syndiqué⋅es isolé⋅es » : aujourd’hui, la CGT compte 13 000 syndicats, qui sont le noyau de base de la confédération. Mais ces syndicats, au périmètre précis (le syndicat de telle entreprise, le syndicat de tel hôpital, le syndicat départemental de telle convention collective), laissent de côté de larges pans du salariat. Beaucoup de salarié⋅es qui veulent adhérer à la CGT se retrouvent ainsi dans une zone grise, elles et ils sont bien adhérent⋅es à la CGT mais sans être membres des syndicats qui la composent, donc privé⋅es de toute vie syndicale et de toute possibilité de participer aux instances démocratiques de la CGT, qui regroupent systématiquement des camarades mandaté⋅es par un syndicat. Et ce même s’il y a en réalité plusieurs syndiqué⋅es dans la même entreprise, ou du même secteur : s’iels ne sont pas rattaché⋅es à un syndicat, ce sont, pour la CGT, des syndiqué⋅es « individuel⋅les » (ou « isolé⋅es »).
Au-delà de la question de la démocratie interne, cette situation prive les adhérent⋅es en question de toute possibilité de se défendre collectivement face à leurs employeurs, car bien souvent il n’y a pas de repérages des syndiqué.es individuels qui sont dans des entreprises où il y aurait possibilité de présenter une liste CGT (et donc d’avoir les moyens afférents en termes de délégation, de diffusion de nos revendications et actions). Les individuels ne servent souvent qu’à renflouer la trésorerie des Unions locales !
Le problème est loin d’être marginal, puisqu’il concerne près d’un⋅e syndiqué⋅e sur cinq [1]. C’est pour cela que l’UL de Lorient a mis en place un syndicat inter-entreprises (SIE, appelé également ici syndicat inter), qui permet de donner un cadre syndical à de nombreux⋅es adhérent⋅es du privé qui passent entre les mailles du filet de la structuration actuelle de la CGT. Ces syndiqué⋅es laissé⋅es à la marge de la CGT sont même majoritaires dans certains secteurs comme le commerce et les services.
La réponse de l’UL de Lorient est pragmatique et tient compte des moyens à sa disposition : il s’agit de créer un cadre d’échange direct entre les militant⋅es, pour mutualiser des expériences et des savoirs-faire d’une entreprise à l’autre. Ce syndicat vise les « faux-isolé⋅es », ces adhérent⋅es qui sont plusieurs dans la même entreprise mais sans rattachement à un syndicat particulier dans la CGT. Les résultats sont là, pas spectaculaires mais bien concrets : des sections qui ont progressé, des adhérent⋅es qui restent à la CGT au lieu d’en partir, des dizaines de nouvelles adhésions, un renforcement du rapport de force dans les boîtes car les équipes syndicales sont plus solides face au patron et se renforcent entre elles… La structuration en syndicat inter-entreprise n’a pas miraculeusement produit ces résultats : il faut souligner le soutien constant de la direction de l’UL, qui ne s’est pas contentée de créer un nouveau syndicat pour l’abandonner à lui-même, mais a pu fournir un appui plus efficace car mutualisé et non plus inter-individuel, appui aussi nourri par les échanges directs entre militant⋅es du syndicat.
Au fond, la clé semble être de trouver des formes d’organisation qui permettent une vie syndicale riche : ici, compte tenu des moyens limités de l’UL, c’est ce modèle qui est adapté pour sortir des camarades de leur isolement et faire du syndicalisme effectivement, avec un lieu d’échange pour se renforcer face au patron. Cet exemple rend aussi criantes les limites du fonctionnement actuel de la CGT – la structuration est ici clairement un frein à la syndicalisation et il oblige à faire à côté d’elles, et non s’appuyer sur elles, pour arriver à se développer dans le privé… Imaginons une CGT où la structuration serait au contraire un appui et non un mur auquel on se heurte, où le potentiel qui se dessine dans ce genre de solutions un peu bricolées serait développé à fond et partout… Imaginons des unions locales avec des militant⋅es qui ont du temps syndical pour s’y investir vraiment, plutôt que de miser sur leur sacrifice personnel. Plutôt que de laisser des militant⋅es être aspiré⋅es par des mandats de fédérations et/ou de syndicats nationaux avec des commissions exécutives pléthoriques ? Le sort d’un syndicalisme de luttes de classe et démocratique (l’ADN de la CGT), quoi qu’on en dise, se joue dans la proximité avec les entreprises et le territoire. Les résultats de la CGT en termes d’implantation, de militance, de résultats aux élections professionnelles en sortiraient bien grandis.
Voici notre entretien avec l’une des personnes à l’initiative de la création de ce syndicat inter-entreprises.
Pourquoi avoir créé un syndicat inter-entreprises à Lorient ?
En 2021, on a décidé en congrès de tourner l’union locale vers le secteur privé, pour s’implanter dans les boîtes où l’on n’était pas. On voulait sortir de notre pré carré, on faisait le constat que ce sont toujours les mêmes en grève et manif. Un serpent qui se mord la queue. Il fallait faire un bilan des déserts syndicaux et du mouvement des Gilets Jaunes, principalement constitué de salarié⋅es venant de TPE et PME sans fait syndical établi. À l’époque, le contenu de l’intervention a a tourné autour de notre capacité à faire émerger de nouvelles forces du salariat, très exploitées et invisibilisées, pour inverser le rapport de force et redonner du peps aux syndicats existants. On a donc commencé par repérer les 60 entreprises de plus de 50 salarié⋅es (qui représentent 8000 salarié⋅es sur les 24 000 de notre territoire) [2]. Le territoire de l’Union Locale concentre une bonne partie des emplois du Morbihan, principalement dans le tertiaire, mais pas que (Naval Group, ports de pêche et de commerce, agro-alimentaire).
On a commencé à s’implanter dans plusieurs entreprises et des militantes issues de ces entreprises, qui adhéraient directement à l’UL faute de syndicat couvrant leur champ professionnel, ont été cooptées à la Commission exécutive de l’Union Locale depuis 2018-2019 ; mais, statutairement, elles n’auraient pas dû l’être car elles n’étaient rattachées à aucun syndicat. Il y avait environ 180 individuels, avec 4-5 militant⋅es qui avaient des mandats d’élu⋅e CSE et de délégué⋅e syndical⋅e qui n’avaient pas voix au chapitre en congrès.
Il fallait constituer quelque chose qui leur permette de pouvoir s’exprimer lors des congrès. Sur les presque 180 personnes concernées à l’époque on devait en connaître 40-50, beaucoup de personnes qui se sont syndiquées via l’accueil salarié [la permanence syndicale/juridique] ne recevaient aucune information. Donc il y avait beaucoup de mouvement, des gens qui partaient au bout de 6 mois-un an après s’être syndiqué⋅e.
Donc vous avez réussi à vous implanter dans de nouvelles boîtes ? Comment ?
En effet, l’essentiel des progressions électorales qu’on a eues dans le privé, ça a été via les déploiements : déploiement, implantation mais surtout suivi des élu⋅es au Comité social et économique sur liste CGT et mandaté⋅es CGT (délégué⋅es syndicaux ou représentant⋅es de section syndicale dans leur entreprise).
On a été 2 à bosser sur les déploiements, avec entre 3 et 10 personnes sur les distributions de tracts. La difficulté a ensuite été sur l’accompagnement des nouvelles et nouveaux syndiqué⋅es – les camarades du privé manquent de temps syndical pour pouvoir faire ça et/ou n’en dégagent pas.
À la suite de notre congrès de juin 2024, on a cherché à constituer un groupe « déploiement » pour pouvoir continuer ce travail. Nous avons décidé de distribuer des tracts de 7h à 9h, puis d’enchaîner avec la réunion de CE (commission exécutive de l’Union Locale). Le problème c’est que le déploiement tend à se limiter à une distribution de tracts aux portes d’une entreprise (recherche des horaires d’ouverture, qu’est-ce qu’on met sur le tract, est-ce que parmi nous des militant⋅es connaissent quelqu’un⋅e dans la boîte)… C’est bien et c’est déjà du taff mais si ça mord, on a encore un vrai problème de suivi. Alors que l’accompagnement, c’est-à-dire le suivi des nouvelles implantations, est le travail le plus chronophage et stressant au vu des risques que les nouveaux et nouvelles venues à la CGT prennent dans leurs boîtes.
Cette méthode a néanmoins permis de s’implanter dans des boîtes où des élections CSE allaient se dérouler quelques mois après, ou lorsque des tensions existaient déjà dans la boîte. Ça a permis de nous implanter dans 7 boîtes. Aussi, dans 3 ou 4 autres cas, à la suite d’une plus grande information syndicale envoyée aux individuels déjà adhérent⋅es de l’UL, un·e camarade syndiqué⋅e isolé⋅e dans sa boîte a appelé l’UL en disant « je veux me présenter aux élections, comment on fait ? ». Quand la CGT se présente aux élections CSE dans une boîte sans syndicat, d’autres élu·es émergent souvent, et candidatent sur liste CFDT ou autres pour nous contrer. Il est donc indispensable de soutenir les camarades qui veulent se lancer dans les campagnes électorales pour qu’elles et ils ne soient pas isolé⋅es et sachent faire front aux attaques venant du patron et, parfois, de listes syndicales rivales.
Qu’est-ce que ça a changé dans le fonctionnement de l’UL ?
Avant c’était le secrétaire général (SG) de l’UL qui s’occupait de suivre toutes les nouvelles implantations avec 1 ou 2 camarades du bureau, etc. Nous avons décidé de ne plus répondre séparément et individuellement aux questions, mais d’avoir un espace commun d’échange où on va dire les mêmes choses et où les gens vont pouvoir faire des partages d’expérience sur les manœuvres d’intimidation des petits chefs, des autres syndicats, des directions, plein de petits savoirs comme échanger avec la direction à l’écrit et pas à l’oral, en mettant l’inspection du travail en copie, etc.
Les camarades avaient pris l’habitude de beaucoup échanger avec deux ou trois camarades du bureau de l’UL qui géraient tous les contacts avec toutes les boîtes où la CGT s’implantait. Il a fallu passer la main : « vous n’allez plus nous appeler nous en priorité, mais vous mettre sur un groupe whatsapp où vous allez échanger entre vous, et la secrétaire du SIE (syndicat inter-entreprise) sera votre interlocutrice principale ». Même si certains camarades dans les boîtes continuent d’appeler le SG de l’UL… aussi parce que c’est le seul à être présent un jour par semaine à l’UL [3], les autres prennent sur leur temps perso, leurs heures de délégation en tant qu’elu-es au CSE ou sont retraité⋅es.
Le SIE tient une réunion tous les deux mois qui est annoncée aux camarades mandaté‧es syndicalement ou élu·es au CSE, car elle a lieu sur les horaires de travail. L’enjeu c’est de faire en sorte que la quinzaine d’élu·es au CSE [4], de RSS (représentant·es de section syndicale [5]) ou DS (délégué·es syndicaux [6]) prennent leurs heures de délégation et viennent sur ce créneau, ce qui n’est pas évident pour tout le monde. À ces réunions, 5 à 10 personnes participent, sensées venir de 12 entreprises différentes où on a des élu-es et mandaté-es. On a encore du mal à faire venir 3 boîtes (qui craignent de déposer leurs heures de délégation) notamment celles du transport/logistique.
La création du syndicat inter entreprises (SIE) a servi à structurer les militant·es individuel⋅es qui avaient acquis un mandat syndical, avec l’idée de rompre l’isolement, mais aussi qu’on ne peut pas faire ce qu’on veut dans la boîte, qu’il y a quand même des « comptes à rendre ». C’est aussi pour cela que c’est pour l’instant encore l’UL qui désigne les DS/RSS, même si le SIE pourait le faire.
On voit que quand on s’implante dans une nouvelle boîte, on rencontre toujours les mêmes problèmes : forte intimidation, isolement, difficultés à pouvoir s’exprimer auprès des collègues de travail qui ont peur de la CGT ou qui sont dans l’attente que ça arrive tout cuit. Comme les nouvelles⋅eaux sont en train de se former, iels sont un peu seul⋅es dans leur boîte. On continue donc d’avoir un rapport délégataire avec le SG de l’UL : pour les camarades, le syndicat c’est l’UL.
S’il n’y a pas quelqu’un qui suit et qui accompagne, tu perds le lien avec le risque que des sections fassent n’importe-quoi. Comme dans une boîte où la section appelle l’UL en disant que les collègues vont se mettre en grève contre l’accord d’entreprise signé par… la CGT, car ces mêmes camarades n’avaient pas vu les pièges tendus par la direction au détour de certaines formulations.
Donc, il y a eu l’idée que si on laissait le SIE à lui-même, ça allait se casser la gueule. Le syndicat inter est animé par deux personnes, mais avec le soutien de l’UL, qui est présente en appui à chaque réunion du syndicat (le SG de l’UL est présent, avec deux autres camarades du bureau).
Et par rapport aux autres syndicats de l’UL ?
Justement, le but est aussi que les militant·es de l’UL puissent passer plus de temps avec les syndicats existants qui ont besoin d’aide. En effet, pour suivre une base nouvellement créée, c’est des heures d’appel et d’échanges sms chaque semaine et quand il faut suivre 4 ou 5 syndicats ce n’est plus possible. On avait donc commencé à décrocher côté suivi des syndicats « plus anciens » en ce qui concerne la coordination et les dossiers revendicatifs. Et comme dans ces syndicats, des camarades prenaient la suite d’équipes syndicales constituées, ils avaient des réflexes mais sans savoir d’où ça venait : on leur disait « oui c’est comme ça, le PV doit être rédigé comme ça, voilà, etc. ».
Les syndicats « établis » : ou bien ça va et ne demandent pas d’aide, ou bien ça va mal et ils ne demandent pas d’aide non plus par peur que l’UL se penche sur leur manière de s’organiser et la bouleverse…
Et vous arrivez à faire le lien entre le syndicat inter et le reste de l’UL ?
La secrétaire générale du SIE (salariée de la grande distribution) est à la commission exécutive de l’UL et est membre du bureau de l’UL : ça permet un soutien, un contrôle, et un point régulier à chaque réunion de la commission exécutive de l’UL sur ce qui se passe dans les 5-6 boîtes où il se passe des trucs : toute la commission exécutive doit être au courant de ce qu’il se passe. Il y a parfois presque plus d’actualité dans les 6-7 boîtes du SIE que dans toutes les autres boîtes, entre le délégué syndical empêché de prendre ses heures, l’élue CSE qui fait une expertise comptable, qui est en butte à des mesures disciplinaires, qui doit faire face à un projet de licenciement, etc. On est sur du costaud à chaque fois. Ça permet de discuter de quels outils on peut mettre en place : les autres syndicats constitués découvrent parfois des choses eux-mêmes.
Et comment ça tourne sur le plan administratif et financier ?
Pour faire partie du SIE, il faut être au moins 2 dans une même entreprise : dès qu’il y a une section syndicale de fait, elle est rattachée au SIE. Pourquoi ce seuil ? Pour distinguer un syndiqué réellement tout seul dans sa boîte des autres situations où ce n’est pas le cas, faire que ces derniers se rencontrent et ne soient pas gérés individuellement. Mais aussi éviter que des personnes qui se connaissent et travaillent chacune dans une entreprise différente adhèrent en masse pour prendre le contrôle de la trésorerie du syndicat. Ça a été une vraie discussion en CE d’UL car il y avait des mauvaises expériences passées dans quelques syndicats.
La secrétaire générale et la trésorière du SIE ont été élues lors de l’assemblée générale (AG) de fondation du syndicat. Le SIE n’a pas de trésorerie propre pour le moment, s’il a besoin d’argent il en fait la demande à l’union locale : la trésorière est aussi la trésorière adjointe de l’UL, ce qui permet de fonctionner de manière fluide pour les petites sommes. L’UL donne donc une existence légale au syndicat, qui n’est pas totalement autonome puisqu’il n’a pas de compte propre. C’est une solution temporaire, faute de militant⋅e pour assumer cette tâche.
En effet, ce qui est lourd, c’est de répartir les cotisations de ce syndicat entre toutes les fédés, c’est une usine à gaz : on a 9 fédérations et 26 sections syndicales, pour un total d’une centaine d’individuel⋅les qui sont dans le syndicat. Donc ça n’a pas diminué la quantité de travail à effectuer pour reverser les cotisations à chaque fédération sur le logiciel dédié (appelé CoGéTise).
Tout l’aspect administratif du SIE est géré par les secrétaires qui s’occupent de la politique financière de l’UL. Un camarade de l’UL s’occupe de gérer le fichier des individuels sur un tableau Excel (car franchement Cogitiel [7]…), pour les basculer ou les enlever du syndicat inter dès qu’une base passe le seuil de deux adhérent⋅es.
Quel bilan ?
Sur les 270 individuels aujourd’hui, il en reste donc 170 qui sont des isolé⋅es (un⋅e seul⋅e syndiqué⋅e dans l’entreprise). Sur les 100 rattachés au SIE, on souhaite s’orienter vers des réunions de sections d’entreprises ou de secteurs professionnels à l’intérieur du SIE rassemblant tous les syndiqué.es en plus des élus CSE et mandaté⋅es. C’est l’orientation, mais ce n’est pas simple car il nous faut faire émerger des militant.es qui ont une vision globale de la structuration et de la double besogne.
Ça fait néanmoins gagner du temps mais surtout ça permet que les militant⋅es se connaissent. Avant c’était un rapport bilatéral, entre la CGT et chaque militant⋅e individuellement. Là iels se voient, se connaissent, s’échangent des choses sur Whatsapp, en réunions, participent davantage aux manifs et rassemblements… Tout ça reste assez fragile, mais ça avance : le SIE a pu être au congrès de l’union départementale CGT Morbihan en juin dernier et voter. Il y avait aussi les deux autres SIE du Morbihan, ce qui a fait tiquer quelques autres syndicats car les SIE représentaient pas loin de 500 voix, et ont soutenu les amendements (adoptés) en faveur de syndicats départementaux d’industrie…
On a environ 5 sections syndicales où les camarades cherchent vraiment à se développer et non pas à rester simplement élu·es, à faire de la figuration. Le CSE doit être un outil du syndicat parmi d’autres, et pas l’alpha et l’oméga de son activité. Sans cela, on entretient l’idée que la CGT n’est pas si différente des autres : la profession de foi annonce plein de trucs, et derrière il n’y a rien.
L’effet positif se voit dans les chiffres : on est passé de 180 adhérent·es à environ 270 à la fin de l’année 2024 (en 2 ans), avec une plus grande régularité des cotisations, une valeur moyenne du timbre en augmentation… Et il y a moins de départs, car de l’information est envoyée directement de l’UL vers les individuels. C’est un des syndicats de l’UL qui enregistre le plus d’adhésions depuis 2 ans et dans des secteurs que l’on qualifie de déserts syndicaux.
En négatif par contre, il y a tellement de secteurs différents représentés qu’on sent parfois le besoin de se retrouver entre personnes de la même branche pour échanger de manière plus approfondie. Le SIE permet d’avoir une légitimité en congrès ou dans les réunions en étant rattaché⋅e à un syndicat. Mais on a conçu le SIE comme un sas d’entrée dans la CGT pour aller dès que possible vers la création de syndicats locaux professionnels.
L’idée est ensuite de faire sortir quelques sections et de les monter en syndicat… et pas forcément en syndicats d’entreprise ! La crainte est que si ça sort du SIE, ça le décapite ou que les sections devenues syndicats se cassent la figure à cause de leur faible taille…
Après, au fond, le SIE est une fausse réponse pour ne pas aller au bout de la remise en cause de la structuration par entreprise. Car même dans une boîte de 200 salarié⋅es, avec un taux de syndicalisation à 20 % (ce qui serait exceptionnel) ça ferait 40 syndiqué⋅es : quel sens ça a d’avoir ton syndicat de 40 syndiqué⋅es, sans aller voir les autres boîtes alors que derrière il y a soit toute une filière avec des sous-traitants, soit plein d’autres PME du même secteur ?
On s’est implantés dans une boîte du bâtiment. Les nouveaux adhérents ont été majoritaires aux élections du CSE, puis ça s’est cassé la gueule : c’est passé de 14 à 5 syndiqués sur 200 salariés, la CFDT a fait une alliance avec la direction pour démonter la CGT, les camarades ont été en grande difficulté et n’ont reçu aucun soutien de leur fédération. Entre-temps, les membres de la section avaient entamé les démarches pour se constituer en syndicat local professionnel, ils avaient déposé des statuts en mairie, obtenu des codes Cogétise [8] auprès de la fédération… Du coup on les a maintenus dans le SIE.
Souvent c’est laborieux de monter ton syndicat dans l’entreprise, et quand t’y arrives t’es tout content et un an après ton syndicat se casse la gueule ou ne progresse plus en nombre de syndiquéˑes. Ou quand les gens quittent l’entreprise ils quittent la CGT, en disant « ben oui je pars de l’entreprise, je peux plus être syndiqué ! ». Le syndicat porte le nom de l’entreprise, les gens associent la CGT à l’entreprise même quand ils restent dans la même branche…
Les camarades qui ont un syndicat déjà existant dans le privé ont l’impression que s’ils se structurent hors de leur entreprise, ils n’existeront plus dans l’entreprise. Or, on peut avoir un syndicat général de la distribution alimentaire par exemple avec des sections syndicales de diverses entreprises et dans l’entreprise s’afficher avec le nom de la boîte. Est-ce si compliqué ? La difficulté serait plutôt la gestion du décalage entre les grosses entreprises intégrées (mais il y en a presque plus) et tous les franchisés et entreprises de moins de 50 salarié⋅es.
L’idée de syndicats pro territoriaux suscite des levées de bouclier des gros syndicats de l’industrie, qui ont peur que tout le monde se retrouve dans le même syndicat. Il y a une grosse difficulté à arrêter de calquer notre organisation sur les formes juridiques choisies par les employeurs. S’y rajoutent des jalousies entre fédérations… Le syndicat inter permet juste de garder tout le monde, d’éviter que les gens ne soient jamais rappelés et ne reçoivent pas d’infos, de les inviter à des réunions, de les raccrocher à une vie syndicale, de poser la question de la syndicalisation et de comment on passe le cap de bases avec des élus à de vraies dynamiques syndicales…
Évidemment, on expérimente des choses plus facilement que dans des syndicats d’entreprise bien installés mais qui correspondent souvent à une toute petite minorité du salariat, y compris parfois de leurs secteurs professionnels.
C’est en marchant que ça se construit, on fera des bilans et il faudra pointer ce qui ne va pas. Par la démonstration en acte de la syndicalisation et des luttes éventuelles, on veut pouvoir ensuite en rediscuter de la structuration à plus long terme.
[1] Voir le bilan établi dans « 53e Congrès de la CGT : Remettre la question de la structuration au cœur du débat », La Révolution prolétarienne, no 820, février 2023, en ligne.
[2] Ce repérage a été effectué par le secrétaire général (SG) et un camarade de la commission exécutive (CE) à l’aide des données de ciblage fournies par la Confédération pour les élections professionnelles. Ensuite ils ont tenu un tableau des entreprises ciblées, avec les contacts éventuels, ils ont élaboré un calendrier d’actions puis organisé la diffusion d’un tract simple sur les salaires et les conditions de travail avec, quand des infos internes ont pu être récoltées, un encadré sur celles-ci.
[3] Ce temps syndical est accordé à l’UL par la CGT Éduc’action, le SG étant enseignant en lycée professionnel.
[4] Les élu⋅es au CSE sont élu⋅es pour représenter le personnel, iels sont ce qu’on appelle familièrement des « délégué⋅es du personnel », chargé⋅es de porter les réclamations individuelles et collectives des salarié⋅es.
[5] Læ représentant⋅e de section syndicale (RSS) représente le syndicat dans les entreprises et associations de plus de 50 salarié⋅es où il n’y a pas encore eu d’élections ou bien dans laquelle le syndicat n’est pas représentatif (moins de 10 % aux élections). Iel bénéficie d’un statut de salarié⋅e protégé⋅e et de 4h mensuelles de délégation, et le syndicat peut disposer d’un panneau d’affichage, distribuer des tracts dans l’entreprise, demander les accords d’entreprise existantss… Il est possible d’avoir un⋅e RSS dans les boites de moins de 50 salarié⋅es mais dans ce cas elle ou il doit être élu⋅e titulaire au CSE et c’est nettement moins intéressant, il vaut mieux être désigné⋅e délégué⋅e syndical⋅e, mais ça n’est pas toujours possible (si on arrive après les élections). Aussi, certaines conventions collectives et accords d’entreprise sont plus favorables et permettent la désignation de RSS dans les boites de moins de 50 salarié⋅es.
[6] Læ délégué⋅e syndicale représente le syndicat dans l’entreprise, et peut signer des accords avec la direction au nom de la section syndicale. C’est aussi du temps de délégation pour la boîte et l’interpro.
[7] Logiciel de gestion des adhésions de la CGT, à l’usage repoussoir et déjà obsolète à sa sortie il y a 20 ans.
[8] Logiciel CGT de reversement des cotisations, dans lequel chaque syndicat est associé à un code unique.

