Syndicat de territoire : une piste pour renforcer l’organisation et lutter contre la crise du syndicalisme
Publié le par pour Oriane Faure et Martin Genet
Alors que la structuration de notre syndicalisme peut paraître en décalage avec les réalités du salariat d’aujourd’hui, certains syndicats expérimentent des formes différentes d’organisation des salarié⋅es. C’est le cas du syndicat CGT Sociétés d’études 69, qui organise les salarié⋅es d’une branche donnée à l’échelle départementale. Un fonctionnement qui fait ses preuves dans un secteur où l’éparpillement des salarié⋅es et le turn over rendent impossible de constituer un syndicat dans chaque entreprise, et qui devrait peu à peu faire tâche d’huile – malgré l’existence, dans la CGT, de réticences assez inexplicables à généraliser ce modèle, alors que son bilan est sans appel : c’est un progrès par rapport à la situation antérieure où les syndiqué⋅es du secteur n’avaient pas de syndicat. Et ce progrès est mesurable sur tous les plans : adhésions, vie syndicale, victoires… : voilà ce qu’on veut pour toute la CGT !
La CGT SETUD 69 : un syndicat de territoire pour les militant·es isolé·es au sein des prestataires et sociétés d’études
De son nom complet « syndicat CGT départemental du Rhône et de la métropole de Lyon des personnels des sociétés d’études, de conseil et de prévention », notre syndicat prend pour petit surnom (bien plus pratique) le sigle SETUD 69, le même que pour sa fédération nationale, (FSETUD), dont il reprend à l’identique le secteur d’activité.
Ce secteur recouvre une quinzaine de conventions collectives, dont la plus représentée : la branche des Bureaux d’Études Techniques, cabinets d’Ingénieur·es et sociétés de Conseil (BETIC, appelée couramment “Syntec” par abus de langage du syndicat patronal).
Le syndicat regroupe tous·tes les syndiqué·es du secteur, travaillant dans le Rhône, qui n’ont pas la chance de disposer d’un syndicat dans leur entreprise. Ce sont des militant·es que l’on peut qualifier d’isolé·es car sans syndicat implanté, la vie syndicale y est très réduite voire inexistante. Ils sont également esseulé·es et souvent trop peu en termes de nombre (au maximum une dizaine) pour se lancer dans la création d’un syndicat d’entreprise.
En résumé, notre syndicat permet de combler un vide là où il n’y a pas d’organisation syndicale de base, c’est-à-dire un syndicat.
Un secteur à 1000 lieues du syndicalisme de masse
Avec près de 2 millions de salarié·es dans ce secteur, et seulement 5000 syndiqué·es CGT, le syndicalisme de masse paraît bien loin.
Plusieurs constats expliquent cette situation. D’abord, le secteur des sociétés d’études présente une forte proportion de cadres, ingénieur·es et technicien·nes (67% au sein du SETUD 69 à fin 2025) qui se caractérisent par un manque de culture syndicale et de rapport à la conflictualité face à la direction. Leur position sociale a pendant longtemps été celle d’un relatif privilège : revenus bien supérieurs au revenu médian, participation aux décisions sur les processus de travail, valorisation sociale.
Mais cette réalité change : les cadres subissent une charge de travail accrue, des revenus moins confortables, et un pouvoir décisionnel en recul, surtout chez les plus jeunes, qui acceptent de moins en moins aujourd’hui des conditions de travail dégradées. Beaucoup de cadres ont le statut sans fonction d’encadrement. Après la forte hausse de leurs revenus liée au boom de la technologie des années 2000, leurs revenus ont chuté après 2008 puis 2020 : en euros constants, les cadres et professions intermédiaires d’aujourd’hui ne gagnent pas plus que dans les années 90 — moins de 1% de différence [1]. Cette transformation s’explique aussi par l’augmentation constante du nombre de salarié·es concerné·es : de moins de 10% de la population avant 1990, jusqu’à 23% en 2024 [2]). Ainsi, on observe une dynamique de déclassement.
Autres observations importantes, au-delà des cadres : l’éclatement du secteur et la volatilité des salarié·es. Aujourd’hui, notre secteur comporte de nombreuses entreprises et souvent de petite taille. Le secteur a explosé avec l’externalisation de plus en plus systématique de fonctions autrefois internes (informatique, comptables, conseil, études techniques, etc). Il connaît également un turnover endémique, surtout chez les juniors, dépassant largement la moyenne nationale de 15% avec par exemple 25% d’attrition (départs non remplacés) pour les consultant·es de moins de 3 ans d’expérience, et un taux de rotation moyen autour de 20% au sein des cabinets.
Enfin, notre secteur s’inscrit fortement dans les dynamiques actuelles du capitalisme moderne en France : éclatement des lieux et des structures de travail, flex-office, télétravail, free lance, précarité, etc.
Dans ces conditions, difficile de construire durablement des syndicats d’entreprises : il faut à la fois compenser un vide historique, construire les bases d’une nouvelle culture syndicale, fédérer des personnels en plein déclassement autour des valeurs de la CGT, et ce en voyant chaque année des collègues partir, changer de boite, etc. La tâche est ardue.
La CGT SETUD 69 : en réponse à l’isolement, la construction d’une vie militante active et de proximité
Face à la désyndicalisation, l’isolement et l’éclatement du salariat, nous avons pris nos responsabilités avec la création du SETUD 69.
Notre syndicat est fondé selon la logique de la proximité, près des travailleurs·euses, selon la localisation de leur lieu de travail : l’échelon territorial est déterminant dans la réussite de notre syndicat : il permet de voir physiquement les syndiqué·es, de mener des actions locales concrètes, d’entretenir la convivialité et garantir une vie syndicale dynamique.
Notre syndicat départemental, c’est aujourd’hui :
- Plus de 200 syndiqué·es, dont plus de la moitié syndiqué·es en un an et demi
- Plus d’une centaine de nouveaux et nouvelles syndiqué·es accueilli·es physiquement
- Des formations, des campagnes, des mobilisations, des élections CSE gagnées
- Une vie syndicale réelle, avec des instances actives (commission exécutive réunie tous les mois, bureau toutes les semaines, assemblées générales régulières, des commissions de travail diverses, etc).
- Une feuille de route claire assise sur des moyens et une stratégie financière adaptée
- Des événements et activités festives réguliers pour entretenir la convivialité.
Depuis sa création il y a 3 ans, en novembre 2023, le SETUD 69 a connu un flux stable de nouvelles adhésions, et a pu développer un militantisme propre, une identité lors des manifestations et sur les réseaux, des événements spécifiques à notre secteur, etc.
Nous avons créé une structure pérenne, au plus près du terrain, capable de fédérer et de mobiliser des salarié·es. Nous avons redonné du sens à l’engagement syndical, avec des actions et mobilisations, un espace de débat démocratique, une union réelle et concrète des salarié·es.
Et surtout, nous avons rompu l’isolement, l’ennemi du syndicalisme pour se défendre et s’organiser. Les camarades se sentent épaulé·es, soutenu·es, actif·ves. Notre syndicat redonne une vie collective et permet de représenter celles et ceux qui étaient invisibles.
La transformation d’un collectif en syndicat, sous l’impulsion des structures territoriales de la CGT
Avant la création du syndicat, les camarades se réunissaient au sein d’un simple collectif sans existence légale ni moyens financiers, qui se limitait à des temps d’échanges pour partager les actualités de leurs entreprises. Le collectif a périclité face à l’absence de vie syndicale et militante concrète.
Les adhérent·es étaient rattaché·es à un syndicat dit « multiprofessionnel » (tous secteurs d’activité), pour les isolé·es sans syndicat d’entreprise, mais les unions locales couvrant déjà des milliers de salarié·es, n’ont pas les moyens de faire vivre un syndicat : la structure fonctionnait comme une coquille vide réduite à l’encaissement des cotisations.
L’Union Départementale et les Unions Locales de Lyon — en particulier l’UL des 3e et 6e arrondissements à laquelle beaucoup de ces syndiqué·es isolé·es étaient rattaché·es — ont alors invité les camarades à réfléchir à la création d’un syndicat sur le territoire.
L’engouement pour ce nouveau syndicat a été un succès : après deux assemblées générales préparatrices, les camarades se sont saisi·es de l’organisation du congrès fondateur, pour rendre le syndicat effectif en quelques mois.
Depuis, alors que le collectif préexistant tournait en rond, notre syndicat avance.
Expérimenter des façons différentes de militer
Notre syndicat, au-delà de sa structure spécifique, cherche à adapter les façons de militer aux caractéristiques des travailleur·euses. Compte tenu de notre isolement, relativement peu de camarades disposent de mandats d’élu·es CSE ou syndicaux, et donc d’heures de délégation sur leur temps de travail. Ainsi, notre vie syndicale se structure en dehors du temps de travail (midis, soirs, week-ends), sans moyens spécifiques. Comme au développement du syndicalisme qui a commencé dans la clandestinité, nous préparons progressivement nos militant·es à être en capacité de lutter lorsqu’iel le pourront, en leur donnant les armes (intellectuelles) nécessaires. La solidarité entre camarades permet de tracter devant l’entreprise de l’un·e d’entre nous sans le/la mettre en visibilité, et ainsi s’implanter discrètement.
Et malgré tout, nous avons déjà des syndiqué·es élu·es et mandaté·es qui consacrent une partie importante de leurs heures à l’organisation du syndicat. Au fur et à mesure que notre structure se renforcera, ce nombre grandira.
Nos adhérent·es sont relativement jeunes par rapport à la moyenne au sein de la CGT (en moyenne 39 ans vs. 50 ans à la CGT). Dès la création, nous avons développé les formats numériques pour fluidifier le travail et la communication entre nous : plateforme d’échanges en ligne sur Discord, réunions alternant visio et présentiel, investissement sur les réseaux sociaux.
Nous développons les thématiques qui mobilisent le plus nos syndiqué·es : sens du travail, santé au travail, écologie, lutte contre l’extrême droite, etc. Notre militantisme nourrit une réflexion collective autour de ces enjeux. Nous sommes attentif·ves à la place des femmes dans l’organisation (par exemple : bureau paritaire) mais également dans les prises de parole dans nos réunions (alternance régulière femmes-hommes).
Le syndicat SETUD 69 : une réponse pour renforcer toute l’organisation syndicale
Notre syndicat a démontré sa capacité à renforcer toute l’organisation CGT, isolé·es et sections syndicales, union locales et unions départementales, fédération et même UGICT (Union générale des Ingénieur·es, cadres et technicien·nes).
Notre implantation multi-entreprises (200 environ) nourrit une culture interprofessionnelle, nous poussant naturellement vers les structures interprofessionnelles et territoriales : aujourd’hui, plusieurs camarades siègent dans leurs commissions exécutives (quatre unions locales, une Union départementale), et plusieurs sont actif·ves à l’UGICT. Le syndicat compte également plusieurs défenseur·seuses syndicaux·ales et conseiller·ères du salarié rattaché·es aux unions locales. Ainsi, en sortant du corporatisme d’une seule entreprise, il apparaît évident de s’impliquer dans l’interprofessionnel et la solidarité entre travailleur·euses.
Notre manque de moyens par entreprise nous pousse à travailler fortement avec ces organisations, pour travailler ensemble aux élections, à la formation, à l’accompagnement juridique, à l’organisation de piquet de grève, etc. Au sein de notre secteur, nous avons développé des liens de camaraderie forts et un militantisme, basé sur l’entraide, avec d’autres syndicats du secteur, notamment grâce à un collectif et des actions communes, avec par exemple le syndicat CGT Capgemini.
Enfin, le syndicat travaille progressivement avec la fédération, en agissant tel un relais local, pour l’aider à préparer les élections d’entreprise à périmètre national (ayant une implantation dans le Rhône) et ainsi gagner en représentativité dans notre champ fédéral. Si la fédération a un rôle clé de coordination, notre syndicat permet un déploiement concret local, pour toucher les salarié·es, les rencontrer et les syndiquer.
Un modèle à répliquer ?
Le modèle des syndicats de territoire est loin d’être le plus développé au sein de la CGT : la plupart des syndicats se construisent au sein de chaque entreprise, au plus près des problématiques métiers et des conditions de travail spécifiques des travailleur·euses.
Néanmoins, ce modèle ne fonctionne pas partout et dans notre secteur éclaté, sans culture syndicale, au turn over massif, il est évident qu’il n’est plus adapté à la réalité du salariat d’aujourd’hui.
Notre périmètre départemental couvre un bassin d’emploi cohérent, et permet de fédérer les syndiqué·es même s’iel changent régulièrement d’entreprises, la plupart demeurant dans une proximité géographique. Nous garantissons ainsi une continuité du parcours syndical, dans un secteur où le turnover empêche la formation durable de syndicats.
Nous ne sommes pas dupes, notre structuration n’est pas la solution parfaite : une forme d’isolement persiste (entreprises différentes, full télétravail, etc), la culture syndicale reste faible, l’inertie organisationnelle demeure, les enjeux de coordination sont démultipliés, le manque de temps pèse sur les militant·es, etc. Aujourd’hui, notre phase de naissance et de structuration initiale s’achève et nous nous dirigeons vers un nouveau congrès, avec la perspective de statuts plus solides, et d’un renouvellement de nos instances.
Notre structuration est encore récente et il lui reste beaucoup à éprouver. Néanmoins, elle n’est pas novatrice dans la CGT et existe déjà depuis longtemps dans d’autres secteurs comme l’éducation qui dispose d’une coordination efficace à l’échelle nationale. Dans le Rhône, d’autres existent : le syndicat lyonnais de l’énergie, le syndicat textile et habillement du Rhône ou encore le syndicat territorial du commerce du Rhône.
Ces structures viennent répondre aux particularités de leur secteur et répondre aux orientations confédérales : « il ne peut y avoir de syndiqué·es sans syndicat ». Il faut construire le syndicat partout, surtout là où c’est impossible. Pas à pas, nous devons établir notre présence dans les déserts syndicaux, et introduire la perspective de la lutte. Il est temps de changer et de se redéployer en multipliant les façons de faire.
En conclusion, s’ils ne sont pas les seules pistes, les syndicats de territoire permettent de combler les manques et d’œuvrer dans un même objectif : développer la syndicalisation pour renforcer la CGT et construire un syndicalisme de masse efficace.
