Syndiquer en zone rurale

Publié le par Jeunes CGT Loches

Nous publions ici un texte de bilan écrit par le collectif jeunes de l’Union locale CGT du lochois (basée à Loches, petite ville de la Touraine). Ces camarades, qui pour certain⋅es avaient déjà une expérience militante à la CGT, ont cherché à reconstruire une activité syndicale sur un territoire totalement déserté (aucune implantation dans le privé, dans une campagne où le RN domine). Ils et elles se sont heurté⋅es à l’inertie des structures de la CGT, et tirent au final un constat d’échec. Nous avons ici un cas typique de territoire où il serait vital de redéployer un syndicalisme de lutte, et leur exemple montre à quel point il serait possible de créer une vraie dynamique en ce sens – pourvu que nos organisations se donnent comme objectif prioritaire d’impulser une vie syndicale partout, au plus près des salarié⋅es.

Nous voulons ici aborder quelques éléments issus de notre expérience.

Nous savons que ces constats ne sont absolument pas nouveaux. Pour ne parler que de la CGT (à laquelle nous appartenions), les débats sur la réforme des structures font rages depuis de trop longues années – pour des résultats mitigés. L’importance de la sociabilité et du syndicat comme acteur social n’étonnera personne connaissant l’expérience des Bourses du Travail, de la FSGT, etc. Nous voulons juste montrer ici comment, quand on s’autorise à adapter ses outils militants à ses besoins réels, on retombe évidemment sur les outils historiques du mouvement ouvrier… Et, mieux, que ceux-ci donnent des résultats !

Quant à la question de la lutte contre l’extrême-droite, il y a urgence à se détacher du calendrier électoral et à comprendre que nous avons déjà vingt ans de retard. À nous de travailler patiemment pour reconstruire non pas un cartel de partis discrédités mais des syndicats puissants, écoutés et capables de construire dès aujourd’hui une autre société que le libertarianisme et le capitalisme prédateur des néo-fascistes.

Il est indispensable de réformer la structuration de la CGT

La structuration ordinaire de la CGT (syndicat d’entreprise et focalisation du militantisme sur les mandats syndicaux) n’est absolument pas en phase avec notre réalité du travail. On ne monte pas un syndicat d’entreprise dans une TPE, quand on enchaîne les CDD et les entreprises ou quand on est confronté à une violente répression patronale. Dans ces cadres, les droits syndicaux n’existent pas en réalité (et les faire respecter et appliquer est impossible). L’échelle de l’entreprise (le terrain ou le patron est le plus puissant) n’est pas le bon. Là ou les syndicats d’entreprise existent, ils sont trop souvent recroquevillés sur l’entreprise et sur les élus, sans vrais liens avec le reste de la CGT. La vie syndicale y est pauvre faute d’avoir assez de syndiqués.

Les syndicats multipro voiture-balais ne sont pas plus cohérents : ils ne s’appuient sur aucune identité professionnelle. Le bon outil est le syndicat d’industrie, qui sort de l’entreprise, évite d’exposer à la répression, évite en partie le corporatisme et permet une implication plus évidente dans l’interpro, tout en respectant une identité professionnelle. Il permet un travail sur les conventions collectives. L’Union Locale organisée de façon cohérente autour d’un bassin de vie est également indispensable : elle est la colonne vertébrale de tout syndicat. Sans cette cohérence et ce lien avec un bassin de vie, l’UL ne peut être qu’une coquille vide.

De même, il est indispensable de redonner clarté et sens sur l’utilité de la cotisation. La création de caisses de grève permanentes, gérées de façon démocratique et transparentes est un bon premier pas pour redonner du sens à la cotisation. La cotisation, ordinaire ou exceptionnelle, doit être réaffirmée comme étant un moyen alternatif de financer non seulement le syndicat mais aussi la société à venir et pas seulement une obligation désagréable que l’on s’empresserait d’atténuer avec les fameux 66 % de crédit d’impôt (parfois davantage mis en avant que les raisons de cotiser !).

Il faut réapprendre à militer sans droits syndicaux

Les formations, réunions et temps de sociabilité ne doivent pas être réservés aux élus ou à ceux qui peuvent poser des jours de congés pour formation syndicale. Tout doit être pensé et calibré pour être effectué en-dehors de la journée ou de la semaine de travail. Les réunions et formations doivent aller être courtes et efficaces en faisant participer tout le monde. Dans beaucoup d’entreprises il faut réapprendre à militer clandestinement, en veillant à ne surtout pas exposer les militants. Le militantisme clandestin et l’implantation précèdent et préparent le militantisme « à découvert ». Il faut être déjà solidement organisés et formés pour affronter la répression patronale.

Pour les locaux, la fascisation accélérée (et sans remède apparent à court terme) du paysage politique doit nous conduire à ne plus compter sur les municipalités pour nous en octroyer. C’est également une question d’indépendance à l’égard des pouvoirs publics.

La sociabilité est centrale, sous toutes ses formes

Quand on ne peut pas s’implanter dans l’entreprise, on doit le faire par le dehors. Le syndicalisme doit être un acteur important des sociabilités populaires. Concerts, festivals, activités sportives (FSGT, BLS, etc) : le syndicat ne doit pas fédérer les travailleurs uniquement au travail mais aussi en-dehors. C’est ainsi que nous sommes parvenus à relancer une dynamique de syndicalisation : en faisant tâche d’huile, en syndiquant de proche en proche, en fédérant un noyau de sympathisants qui, sans forcément s’encarter à court terme, passent des renseignements sur leur boîte, parlent autour d’eux, etc.

Il ne faut pas avoir peur d’investir des réseaux de sociabilité populaire pré-existants (bar, club de sport, association, groupe musical, etc). Dans notre cas, c’est en mobilisant les réseaux d’un bar et d’une association organisatrice d’un festival que nous avons pu monter un festival estampillé CGT qui a fait un millier d’entrées… Le tout dans un village de 200 habitants ! Pas moins de 30 bénévoles (en écrasante majorité des jeunes ouvriers non-syndiqués et non-politisés) ont répondu présent pour l’organisation de cette journée.

Sur le volet culturel, le désengagement massif de l’État (là encore voué à se poursuivre) ouvre une fenêtre d’opportunité pour le syndicalisme

Le syndicalisme, c’est l’émancipation ici et maintenant.

Le syndicalisme doit être émancipateur. Pas seulement sur le plan des conditions économiques immédiates mais sur toutes les dimensions de la vie sociale, ici et maintenant. Culture, sport, entre- aide, éducation populaire, tout cela est vital pour refaire du syndicat un outil émancipateur qui « vaille le coup » de s’y impliquer. Il ne s’agit rien d’autre au fond que de remettre au goût du jour la « double besogne » de la Charte d’Amiens : construire pas à pas la contre-société ouvrière et émancipée, dès aujourd’hui, sans remettre notre destin dans les mains d’un quelconque politicien.

L’engagement syndical doit être émancipateur en soi. Il faut concilier un réel contrôle démocratique par tous avec la spontanéité, la prise d’initiative, la réutilisation de nos savoirs individuels et professionnels. Il faut veiller à l’expression et à la valorisation de chacun : le syndicat doit vraiment être l’affaire de tous et chacun doit y prendre sa place. Le fonctionnement du syndicat doit être efficace, réactif et se débarrasser de la bureaucratisation. Aucune personne normale n’aime les réunions interminables qui débouchent sur du vent ou sacrifier du temps libre sans voir le moindre progrès.

Encourager les initiatives est également stimulant pour les syndiqués qui trouvent réellement leur place. Moins d’un mois après sa prise de carte, un nouveau syndiqué a très largement contribué, par son énergie, à organiser une projection du documentaire « Des terroristes à la retraite » réunissant plus de 25 personnes, en écrasante majorité non-syndiquées et non-politisées. Un autre nous a fait la surprise d’arriver en réunion avec le no0 d’une publication syndicale de très bonne qualité, intégralement imaginée et réalisée par ses soins. Une autre, pas encore syndiquée mais sympathisante proche, s’est chargée d’organiser une soirée-projection et de réunir de la documentation à l’occasion de la journée du 8 mars.

Lutter vraiment contre l’extrême-droite

Chez nous, l’extrême-droite se renforce sans cesse dans les urnes et, pire encore, infuse dans les têtes. Si notre ruralité a quelques différences avec son terrain d’enquête, Ceux qui restent (Benoît Coquard) analyse très bien cette réalité. Le vote à l’extrême-droite ne résulte pas d’une implantation militante (on connaît des votants RN mais aucun militant ; pour la gauche, c’est à peu près l’inverse !) mais d’une « meta-politique », d’une hégémonie culturelle obtenue sur des décennies.

Si l’extrême-droite est un ennemi mortel pour l’émancipation ouvrière et qu’il est donc vital de s’y opposer, encore faut-il se poser la question des moyens à mettre en œuvre. Se mettre à la remorque de la gauche parlementaire est un non-sens : sur notre circonscription, entre 2017 et 2024 le RN a plus que quadruplé son score au 1er tour des législatives, le total gauche a plus que divisé le sien par deux – et si ça n’était que chez nous ! Force est de constater que la rhétorique de « l’arnaque sociale » du RN ne prend pas, pas plus que les appels vibrants à « faire barrage » ou à se rallier plus ou moins ouvertement à tel ou tel candidat social-démocrate. En l’absence d’implantation, tous les appels du monde ne tombent que dans les oreilles de militants qui n’ont pas besoin de les entendre. Cela sert au moins à se donner l’illusion que « face à l’extrême-droite, on ne lâche rien ».

Le mal est trop profond pour se contenter d’activisme de dernière minute. Face à l’encrage de l’extrême-droite, nous estimons que la seule solution est de travailler dans le temps long, de tisser des réseaux de sociabilité capables de combattre ceux gangrenés par les idées fascisantes. Il s’agit enfin de proposer un contre-modèle de société, ici et maintenant, sans en déléguer la mise en œuvre à des partis politiques largement discrédités. Il faut donc oublier les échéances électorales (ce n’est pas en deux ans qu’on renverse la vapeur) pour travailler une implantation sur le long terme, à l’échelle d’une génération.

Nous estimons que pour combattre réellement l’extrême-droite, la création d’un club de sport populaire, d’un festival, de concerts, de formations exigeantes et accessibles est plus efficace que les postures et les grandes incantations – ou la politique politicienne, union ou non.